DERNIER ROMAN

LE POTEAU

EXTRAIT

Rochefort/mer, le 25 avril 1941, 15H

 

La guerre.

Ma guerre.

Je suis entré dans la guerre comme on part à la messe le dimanche matin, à l’heure des cloches, sans me poser la plus petite question sur la vie, la mienne ni celle de mes proches. Personne ne m’a pointé du doigt la direction à prendre. J’y suis allé tout droit. J’ai grimpé quatre à quatre les marches qui mènent à l'église du devoir, sans me retourner, ne serait-ce qu’un instant. Arrivé sur le parvis, j’ai poussé la porte et c’est Gustave, mon pote, qui m’a accueilli, un simple billet à la main, un tract assassin contre les boches où il est écrit: «la vache est à Berlin, l’âne est à Rome », un feuillet, que je me suis empressé de camoufler dans mon portefeuille, à peine lu. Faut dire que je n’ai pas trop la culture des mots. Je me fiche de la politique comme de ma première ardoise d’école. J’ai juste la haine des allemands, des «chleuhs ». Ils ont tout volé de mon enfance et détruit mon père. Ce sont eux les seuls coupables de son état de loque, de fantôme, d’homme nu invisible.

« Je viens de fonder le groupe « Vavate » pour résister aux boches… nous sommes déjà une bonne vingtaine dont « Émile Byon, le « père Byon » le photographe, André Delveau, Louis Sabourin, Pierre Ferant, Gaston Breteau » et cela ne fait que commencer ! « Je ne désespère pas de construire une armée entière » m’a confié Gustave en ajoutant fièrement « comme j’ai trouvé le nom du groupe je me suis proclamé le commandant, le porte-drapeau, le chef ! » Une fonction et un grade que je n’ai eu ni l’envie ni le désir de discuter. Gustave Bourote porte en lui l’autorité naturelle qui m’a toujours fait défaut. Tav’, garçon longiligne brun, est le genre de mec à donner le coup de poing dès qu’on le chatouille un peu trop. Je le connais par cœur le Gustave. Normal, nous avons élimé nos frocs d’enfant sur les mêmes bancs d’école, usé à l’identique nos godillots sur tous les trottoirs Rochefortais, empilé les bêtises potaches et construit les mêmes rêves. Aujourd’hui notre complicité, jamais l’un sans l’autre, au-delà de notre boulot de décalaminage de tôles en acier au sein de l’atelier de chaudronnerie de l’arsenal, amène certains parfois à nous confondre. Si j’ajoute mon aversion des boches, mon envie de révolte vengeresse pour réhabiliter l’honneur de mon paternel, je ne pouvais qu’accepter les yeux fermés son offre de partenariat. Une mission de bouter les ennemis hors de France ne se refuse pas. Pour tout dire, j’attendais ce moment là. Je l’attendais depuis qu’ils nous ont balancé leurs premières bombes début juin de l’année passée et qu’ils ont envahi la ville.

 

**

 

Je regarde à présent, posée sur l’autel du sacrifice, la bougie à la lueur de plus en plus intense et qui m’attire. Je comprends soudain que le destin vient de me donner un coup de coude pour me faire bifurquer de ma route originelle et que toute marche arrière est impossible.

Ce qui est fait est fait, le passé est le passé.

Je m’appelle Marcel.

J’ai à peine dix-huit ans et une seule question désormais me hante.

À dix-huit ans, a-t-on d’ailleurs un passé ? Un qui compte, un qui compte vraiment ? Pour en avoir un, ne faut-il pas avoir une histoire à raconter, au moins un bout d’histoire, une phrase sur le temps écoulé qu’on écrirait un jour tout en haut d’une page blanche ?

Aujourd’hui, la seule histoire qui me vient à l’esprit est celle de mon père car c’est lui mon passé, c’est lui mon géniteur, ce sont ses pas que j’emprunte un à un comme s’il s’agissait des miens. C'est cet homme que je regarde et écoute et qui me remplit d'un hier que je n’ai pas connu mais qui néanmoins, me fascine.

Jacques Pasquet est un grand blessé de guerre aux multiples médailles qu’il arbore fièrement au revers de sa vareuse gris-bleue de poilu de 14-18, les jours de commémoration, les seuls jours où il s’oblige à marcher droit. Des décorations qu’il doit à son courage et à ses nombreuses blessures dont une en haut du crâne, qu’il dissimule sous un béret délavé comme s’il en avait honte. Mon paternel fait partie des « gueules cassées », un de ces « chanceux » que les obus, balles, mines et autres bombes n’ont pas réussi à tuer. Cette peinture idyllique du guerrier héroïque, il la balaie d’un revers de main : « En réalité dit-il, ce ne sont pas mes faits de guerre qu’on a comptabilisés et qui me donnent le droit d’accrocher toutes ses breloques sur mon poitrail, mais uniquement parce que je suis revenu en vie du merdier, juste parce que cette saleté de guerre m’aura épargné. En me désignant comme un miraculé on oublie toutes les horreurs commises pour demeurer en vie… » Un dernier aveu qu’il laisse en suspens, une part d’ombre trop épaisse qui le ronge en dedans, un secret bien gardé, une chape de plomb sans aucun espoir de fissures.

À la fin des hostilités en novembre 1918 la patrie reconnaissante l’a même récompensé en le déclarant inapte au travail tout en lui versant une indemnité mensuelle de pensionné de guerre.

La drôle de récompense, l’ultime affront de la nation faite au soldat Jacques Pasquet, rescapé d’une boucherie aux huit millions de morts et disparus.

L’état l’aura, par ce simple trait de plume administratif, condamné à ne rien faire, à l’oisiveté permanente, à une mort lente en désespérance, une vie sans vie, vide, une mise à l’écart de la société, le genre d’être-rebut qu’on croise au hasard d’une balade sans le voir, un mort-vivant, un bon à rien .

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